Infertilité en Guadeloupe : "Invisible", un film qui expose des souffrances silenciées
Avec Invisible, Barbara Olivier Zandronis signe un documentaire à la fois intime et politique.
Cinq femmes vivant en Guadeloupe y racontent les joies, les douleurs et les silences qui entourent la difficulté d'avoir un enfant. Au-delà de leur parcours singulier, le film propose une réflexion plus large sur le corps, la solitude, la santé mentale et bien d'autres réalités sociales.
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L'infertilité reste un sujet de l'ombre dans nos sociétés, et particulièrement aux Antilles.
On en parle peu, à demi-mot. Avec Invisible, la réalisatrice a choisi de faire l'inverse. Elle nous plonge dans l'intimité de cinq femmes confrontées à l'infertilité et met en lumière des souffrances, des luttes et des vécus encore trop souvent silenciés.
Le pari est réussi. Le documentaire, engagé, explore avec justesse une réalité qui mérite d'être racontée. Tout au long du film, la réalisatrice filme avec beaucoup de pudeur les consultations médicales et les traitements hormonaux. Elle capte les espoirs qui renaissent puis s'effondrent après une mauvaise annonce.
Usure psychologique
Dès les premières minutes, on ressent toute l'ambivalence de ces témoignages. Les protagonistes affichent une immense force de caractère, mais aussi une profonde vulnérabilité. Quelque chose de plus subtil crève pourtant l'écran : l'usure psychologique. L'attente s'étire, interminable. Les corps fatiguent. Les émotions oscillent entre détermination, colère, culpabilité et épuisement.
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Le film a l'intelligence de ne pas invisibiliser les compagnons. Car l'infertilité ne touche pas uniquement les femmes : elle traverse les couples et fragilise parfois les relations. On y voit des hommes démunis, présents, parfois maladroits, eux aussi confrontés à l'attente, aux échecs répétés et au sentiment d'impuissance.
En France, environ un couple sur huit consulte pour des difficultés à concevoir un enfant, selon l'Inserm. En Guadeloupe, entre 20 % et 25 % des couples peinent à avoir un enfant.
Coût financier
Au fil des images, on ressent la violence d'un parcours médical souvent long, lourd et éprouvant. Souvent isolées, parfois mal accompagnées, ces femmes en couple ou en solo avancent malgré tout avec un rêve commun : devenir mère. Mais ce désir d'enfant finit par envahir tous les aspects de leur vie, du corps à l'organisation du quotidien, en passant par la santé mentale et parfois même l'équilibre financier.
En Guadeloupe, l'insularité complique encore davantage les démarches pour consulter un spécialiste de la fertilité ou se lancer dans un parcours de procréation médicalement assistée (PMA). En 2023, le Centre Caribéen de médecine de la reproduction (CCMR) a enregistré 600 nouveaux dossiers, alors même que la structure reste encore peu connue dans l'archipel. L'organisme fait aussi face à une pénurie de donneurs, avec seulement trois dons recensés chaque année. La situation se révèle encore plus complexe dans des territoires comme la Guyane ou Mayotte, où les déplacements restent quasi obligatoires, faute de structures locales.
Pour réaliser leur projet parental, beaucoup doivent donc financer des billets d'avion vers l'Hexagone ou l'Espagne, prisée pour son cadre plus souple, en plus de l'hébergement et de soins parfois coûteux. "Est-ce que j'ai 10 000 euros à mettre pour faire un enfant ?", confie une patiente de 37 ans qui débute un parcours de PMA après la découverte de son endométriose.
Errance médicale
Le marathon médical peut vite devenir très éprouvant. En parcours de PMA, le temps nécessaire pour tomber enceinte varie selon l'âge et les techniques utilisées. Un cycle de fécondation in vitro dure en moyenne entre quatre et six semaines, avec un taux de réussite d'environ 25 % par tentative chez les femmes de moins de 35 ans. Plusieurs cycles sont souvent nécessaires, avec tout ce que cela implique de fatigue physique et émotionnelle.
Pour certaines, la PMA commence après une longue errance médicale, faite d'une grosse batterie d'examens, de traitements lourds et d'une absence de réponses claires.
Au-delà de l'infertilité, Invisible aborde plusieurs problématiques de santé qui touchent particulièrement les femmes antillaises et afrodescendantes, comme les fibromes, l'endométriose ou le diabète. Longtemps banalisées ou mal prises en charge, ces maladies viennent compliquer les parcours de fertilité.
Périménopause
Invisible évite pourtant le piège du discours caricatural et les clichés du "il ne se passe rien au pays". Au contraire, le documentaire montre des soignants investis, des moments de soutien et des échanges très forts avec le corps médical.
Il donne à voir toute la complexité de ces parcours, autant pour les patientes que pour les médecins. L'un des témoignages les plus forts est celui de Géraldine Barlagne-Naigre. Venue au départ pour intervenir comme élue politique, elle finit par raconter sa propre histoire. Elle évoque son entrée en périménopause à 39 ans.
Ce diagnostic brutal semble d'abord fermer la porte à une grossesse, avant qu'un échange avec le professeur Eustase Janky ne lui laisse penser qu'un autre chemin reste peut-être possible. Ce passage du politique à l'intime en est une belle illustration.
Cette scène m'a particulièrement touchée. Après une fausse couche, Géraldine Barlagne-Naigre raconte avoir repris le travail le jour même, quelques heures seulement après avoir perdu son bébé. Elle est revenue au bureau, a souri et a managé une équipe comme si de rien n'était.
Le documentaire montre avec beaucoup de justesse la violence silencieuse que vivent encore de nombreuses femmes actives, dans un monde professionnel qui laisse très peu de place aux accidents de la vie. Depuis 2024, la loi prévoit pourtant un arrêt maladie sans jour de carence pour les femmes victimes d'une fausse couche avant la 22e semaine d'aménorrhée. Une avancée importante, mais tardive.
Le regard social
L'un des grands mérites du film, c'est de montrer que l'infertilité dépasse toujours la simple question médicale. Elle touche à l'identité, à la santé mentale, au regard sur soi et au poids des normes sociales, dans une société antillaise très matrifocale où la maternité reste la norme. Ici, le désir d'enfant dépasse la sphère intime. Il se confronte aux attentes familiales, aux regards extérieurs et à une certaine idée de la féminité.
Aujourd'hui encore, une femme sans enfant continue d'étonner. L'un des témoignages les plus durs est celui d'une femme qui raconte avoir fait une tentative de suicide après plusieurs échecs de PMA, parce qu'elle ne se sentait pas "femme" hors du cadre de la maternité. Ce passage bouleversant montre à quel point ces injonctions sociales peuvent être violentes.
Scandale sanitaire
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Enfin, impossible d'aborder cette question en Guadeloupe sans penser à l'environnement. Invisible fait écho aux inquiétudes persistantes autour du chlordécone et de ses conséquences sanitaires dans les Antilles françaises.
Ce scandale continue d'alimenter les interrogations sur ses effets sur la santé reproductive des populations.
Récompensée par une mention spéciale du jury au festival international de cinéma Vues d'Afrique de Montréal puis au Festival régional et international du cinéma de Guadeloupe (FEMI), Barbara Olivier Zandronis ne signe pas seulement un documentaire sur l'infertilité.
Elle dénonce la solitude, la pression sociale autour de la maternité et les failles d'un système qui peine encore à reconnaître pleinement les souffrances vécues par les femmes.