JONASI GOMORA, OU LA GANGRÈNE DU VIDE AFFECTIF
Une analyse de Odome Angone, écrivaine, activiste et professeure de littérature afro-diasporique (français / espagnol) à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, autrice de Femmes noires francophones (Hermann, 2020).
(NDLR : The Polygamist est une série sud-africaine créée par Sue Nyathi d'après son roman éponyme (2012), réalisée par Akin Omotoso et tournée en zoulou et en anglais. Diffusée sur Netflix depuis le 12 juin 2026, elle s'est hissée en tête des programmes les plus vus de la plateforme. Les parallèles convoqués plus bas sont ouest- et centre-africains ; le mécanisme décrit, lui, est panafricain.)
“Nous connaissons toustes un Jonasi Gomora.”
…convaincu que la puissance de son pouvoir, économique, politique ou sa notoriété, lui confère le droit de tout posséder.
Dans la série Netflix The Polygamist (2026), inspirée du roman éponyme (2012), le personnage de Jonasi est le signe alarmant d'un nouveau riche que sa femme, issue d'une famille nantie, a sorti de la précarité.
Une fois au sommet de son art, le vide affectif de son enfance n'ayant pas été guéri, il est devenu impitoyable, cynique et manipulateur, au point de penser que sa meilleure vengeance sur la vie serait d'être lui aussi mesquin, envers et contre toustes.
En réalité, Jonasi est à l'image de beaucoup d'autres, rongés par la frustration d'une enfance difficile au point de confondre la boulimie gargantuesque portée sur la chair avec la gangrène du vide affectif qui réclame d'être nourri.
Cliniquement malade, il aurait dû soigner ses blessures psychologiques pour avancer sereinement. Au lieu de cela, il accumule les partenaires comme on collectionne les montres.
Il finit alors comme tous ceux qui, comme lui, restent convaincus qu'être puissant c'est être arrogant, confondant la puissance et la force, la célérité et la célébrité, ou encore la réussite sociale et les gifles à distribuer aux plus faibles.
Je ne vais pas m'attarder sur ses alliés, hommes et femmes autour de lui. Mon analyse porte spécifiquement sur le personnage principal au cœur de l'intrigue.
La richesse comme paravent : on pardonne tout au puissant ?
Glamouriser la polygamie est une violence sexiste
Par le biais de plateformes comme Netflix, propulsée par la viralité des réseaux sociaux où chacun en parle et partage le contenu, la série The Polygamist (2026) glamourise les violences intrafamiliales liées aux représentations sociales associées à la polygamie.
Or, glamouriser la polygamie est une forme de violence sexiste. Le succès de cette série est lié à un jeu d'acteurs assez réussi et, surtout, aux effets de vraisemblance liés aux représentations sociales sur un sujet de société bien connu : la perpétuation des stéréotypes de genre par rapport à ce qui est attendu socialement d’un homme africain hétéro (réduit à l’archétype du mâle dominant) ou d’une femme africaine “traditionnelle” (docile et résignée).
C'est là que réside son plus grand succès : elle conforte les jeux de rôles hommes-femmes imposés par la société.
Le biais de classe : la polygamie « chic » des riches
Il convient d'interroger les biais de classe dans une telle série. La famille Gomora est une famille bourgeoise, à l'image d'une polygamie assumée au sommet de l'État.
Cela fait chic d'être polygame lorsqu'on est richissime et que l'on jouit du prestige lié à une fonction sociale qui allie pouvoir économique et charisme situationnel. Le seuil de tolérance du spectateur a alors une propension à excuser les déboires du personnage.
Une longue lignée de récits qui excusent
C'est exactement le cas de la série sénégalaise Maîtresse d'un homme marié (2019) : son succès est lié non seulement au jeu d'acteurs, mais aussi et surtout au fait que le personnage polygame a assez de moyens pour maintenir à la fois son foyer et ses relations extraconjugales.
On retrouve cette même mise en scène de l'opulence financière qui légitime le patriarcat dans la série ivoirienne Les Coups de la vie (2019) ou encore dans la production sud-africaine The River (2018), où le pouvoir économique des élites sert de paravent aux pires dérives conjugales.
Ce fut aussi le cas du film culte ivoirien Bal poussière (1988).
Son succès sur le petit écran, bien avant les réseaux sociaux, reposait sur l'humour cocasse des scènes qui glamourisait la polygamie d'un foyer qui, bien que l'intrigue se déroule en zone rurale, réussissait à dégager la même lecture : « Demi-dieu », le personnage, est un riche agriculteur ivoirien qui peut se targuer de bénéficier de largesses financières pour s'autoriser le nombre de femmes de son choix, sans que cela n'offusque personne.
Le scénario est toujours presque le même : un homme peut convoler en autant de noces qu'il le souhaite une fois qu'il a le pouvoir économique ou le prestige symbolique qui l'accompagne.
Dans aucune de ces séries ou films, on ne pose la question de la polygamie au sein d'une société fracturée par ses conséquences psychosociales. Même le film classique Xala (1975) d'Ousmane Sembène, bien qu'il critique ouvertement la bourgeoisie sénégalaise post-indépendance, utilise la polygamie comme une métaphore politique plutôt que d'analyser profondément la souffrance intime des co-épouses.
L'un des romans classiques de la littérature africaine, Une si longue lettre (1979) de Mariama Bâ, dénonce aussi la polygamie, renvoyant les femmes aux mêmes rôles.
(NDLR : ces références sont ouest- et centre-africaines, tandis que The Polygamist est sud-africaine, signe que le procédé narratif traverse tout le continent.)
L'écran, plus puissant que le roman
Pour revenir à la série The Polygamist (2026), inspirée du roman éponyme (2012), nous ne devons pas oublier que le pouvoir visuel des spectacles réside dans leur capacité virale à marquer durablement la conscience collective.
Des cinéastes africains, qui ont commencé par le roman, l'ont bien compris. Pour parler aux masses, l'écran est le meilleur outil de vulgarisation idéologique.
Contrairement au roman, qui relève d'une expérience personnelle et individuelle, une série dialogue en simultané avec plusieurs spectateurs, d'une langue à une autre. La série a permis de mettre en lumière une fois de plus le rôle de la société (hommes et femmes inclus) dans le jeu social des apparences et la perpétuation de la polygamie.
Ce que la série dit du regard porté sur la polygamie
Jonasi, prototype de la masculinité hégémonique
Quoique inspiré d'un roman, le récit correspond à un schéma classique qui ne trahit pas la construction sociale de l'hétéronormativité.
C'est cela, sans doute au sein d'un système hétéropatriarcal, son plus grand succès : l'homme y est présenté comme un idéal au sex-appeal et à la sexualité au beau fixe, tandis que les femmes se battent pour en avoir l'exclusivité.
Jonasi coche toutes les cases du prototype de la masculinité hégémonique à partir de « la règle des trois P », théorisée par David Gilmore dans ses recherches d'anthropologie (1990) : pourvoir, puissance et protéger (bien que dans la série, il brille plutôt par son absence sur ce dernier point).
L'excuse des « traditions africaines »
La lecture afroféministe que l'on pourrait avoir, c'est la dénonciation de l'excuse culturelle des mœurs africaines, présentées comme indissociables de la polygamie pour dédouaner Jonasi.
Au moment d'opter pour ce choix, l'argument phare recourt aux « traditions africaines » au sein d'un couple bourgeois ultracapitaliste et ultramoderne, où l'on ne peut pas ignorer les biais de classe.
Comme dit plus haut, la plupart des séries à succès sur la polygamie mettent en avant des personnages issus de la classe bourgeoise et hyper fortunée pour qui tout est excusé, et où le pouvoir politique et le prestige social lié au capital symbolique permettent tout.
Ce qu'une lecture afroféministe mettrait en lumière
Une grille de lecture afroféministe mettrait plutôt en lumière la sororité ou la résistance face à cette aliénation, des thématiques que le cinéma grand public explore trop rarement, préférant le crêpage de chignons lucratif au box-office.
Derrière le prototype du mâle dominant, une sororité empêchée
Netflix ne vend pas de la justice, il vend un produit
On ne peut pas figer les vies intimes et familiales des femmes noires africaines dans le marbre d'une série qui a pour objectif de vendre une histoire pour capitaliser sur un retour sur investissement.
Netflix a pour modèle économique de vendre un produit qui « marche ». Sa mission n'est pas d'interroger les injustices sociales, ou de remettre en cause la construction des imaginaires, encore moins les représentations sociales de l'hétéronormativité, qui est le fondement même du capitalisme racial.
Capitalisme racial et hétéronormativité
Le capitalisme racial repose historiquement sur l'exploitation de corps non blancs dont la reproduction et la structure familiale doivent être strictement contrôlées pour maintenir l'ordre économique.
L'hétéronormativité sert de pivot à ce système : elle codifie la cellule familiale patriarcale comme l'unique norme légitime de production et de transmission des richesses, tout en marginalisant ou en fétichisant les autres formes d'existences.
En diffusant à grande échelle des récits standardisés qui calquent les rapports amoureux sur des dynamiques de possession, de hiérarchie et de consommation, les industries culturelles mondiales ne font que valider ce modèle.
Elles monétisent les stéréotypes de genre et de race, en transformant l'aliénation intime en un bien de consommation hautement rentable.
Reprendre la souveraineté narrative
Quel que soit le cas, la façon dont vous racontez votre histoire en ligne peut faire toute la différence.
C'est pourquoi il revient aux concernées (les femmes noires), qui en ont la légitimité par leur parole, d'impulser des espaces de réflexion pour reprendre la souveraineté narrative de leur vie. C'est ce que fait à sa manière Kalista Production au Sénégal.
C'est également la démarche de structures ou de réalisatrices indépendantes comme Apolline Traoré au Burkina Faso ou d'initiatives sur des plateformes alternatives comme Wido ou EvenMedia, qui tentent d'offrir des récits plus nuancés.
Fort heureusement, les vies intimes et familiales de ces femmes sont racontées autrement dans d'autres espaces moins polarisés.
Il ne faut pas oublier le plus important : reprendre le contrôle du récit, c'est acquérir la conscience critique de sa propre agentivité.
Une série ne dure que le temps de son visionnage ; elle ne définit pas nos vies au quotidien et n'explorera jamais la complexité ni la profondeur de nos vécus. Il n'appartient pas à Netflix de nous orienter dans nos choix, encore moins d'excuser les violences hétérosexuelles.
À l'ère de la viralité des réseaux sociaux, la démocratisation des violences symboliques par le biais des écrans exige une lecture plus critique et distante, peu importe le sujet.
La caricature de « l'homme africain »
Je finirais par ceci : The Polygamist (2026) reste une production commerciale conçue pour être rentabilisée.
Tenter d'en reproduire les schémas expose aux dangers de tout acabit : perpétuation des violences sexistes, glamourisation d'une sexualité débridée, et dysfonctionnement assumé d'une famille bourgeoise où tout ce qui brille n'est pas d'or.
Pire encore, cette œuvre enferme « l'homme africain » dans une caricature d'hypersexualisation de lui-même sous couvert de la confirmer. Cette mise en scène fétichisée rappelle inévitablement les rouages historiques décortiqués par Serge Bilé dans son essai La Légende du sexe surdimensionné des Noirs (2005).
À mon avis, The Polygamist démontre comment la pop-culture recycle de vieux préjugés racistes et réductionnistes pour servir l'industrie du divertissement.