Le Musée national du patriarcat débarque (enfin) en Guadeloupe
Après l’Hexagone et la Martinique, l’exposition itinérante fait escale dans l’archipel, avec un tour d’horizon des thématiques locales pour mieux comprendre les enjeux systémiques qui continuent de gangrener le territoire.
crédit image : RCI Guadeloupe
Après avoir sillonné plusieurs villes de l’Hexagone et fait escale en Martinique, le Musée national du patriarcat pose ses valises du 10 au 24 octobre à la galerie L’Art s’en mêle, au Gosier, en Guadeloupe.
Le concept ? Un saut dans le temps. Nous voici en 2135, à une époque où le patriarcat appartient (enfin !) au passé et se visite désormais dans un musée. Il y occupe une place poussiéreuse, aux côtés d’autres vestiges d’un temps révolu, comme le Minitel ou les cabines téléphoniques.
C’est le pari ambitieux et optimiste d’En avant toute(s), une association féministe portée par sa directrice générale, Ynaée Benaben. Avec cette exposition itinérante, l’idée est de présenter des pièces interactives, décalées et surtout ancrées dans les réalités locales. « L’art et l’humour sont de vrais outils de sensibilisation pour ouvrir des conversations avec le grand public », assure Ynaée Benaben.
Au programme, des pièces comme une cuvette de toilettes géante, qui illustre la répartition des tâches ménagères au sein des couples, ou un pot de yaourt, qui renvoie au concept développé par la journaliste et essayiste Titiou Lecoq dans son livre Le Couple et l’argent (2022).
Dans cet essai, elle décrit une inégalité financière cachée au sein des couples hétérosexuels.
Concrètement, le conjoint (souvent l’homme) qui gagne le salaire le plus élevé finance les investissements durables et générateurs de patrimoine, comme le crédit immobilier ou l’achat d’une voiture.
Or en cas de séparation, surtout sans compte commun ou sans mariage sous le régime de la communauté, il conserve les biens et le patrimoine accumulés. La femme, qui a plutôt pris en charge les dépenses du quotidien comme les courses, ne repart qu’avec ses « pots de yaourt vides ».
Au Musée national du patriarcat, les inégalités de l’intimité
Pour mieux cerner les enjeux systémiques locaux, En avant toute(s) a fait appel à des actrices du territoire, comme Charlotte Polifonte, cheffe, créatrice de contenus (@mangeuse_dherbe sur les réseaux sociaux) et chercheuse spécialisée dans l’histoire de l’alimentation caribéenne indigénique.
« La Guadeloupe n’y échappe pas, même si on ne s’en rend pas toujours compte. Le patriarcat est partout, c’est gros comme une maison ! », témoigne la co-marraine de l’événement. En 2025, la police et la gendarmerie ont enregistré 871 violences sexuelles en Guadeloupe, soit 22,67 pour 10 000 habitants, au-dessus de la moyenne nationale (19,36), selon le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI).
D’abord sceptique face aux initiatives portées par des personnes extérieures au territoire, « qui viennent nous apprendre la vie », l’afroféministe guadeloupéenne a finalement accepté de prendre part au projet, convaincue de la nécessité de mettre en lumière les problématiques propres à la société antillaise.
Parmi les exemples concrets, en mai dernier, les lycéennes du lycée Jardin d’Essai, aux Abymes, avaient manifesté après la diffusion, par des garçons d’une classe de terminale, d’un classement sexiste et dégradant de 80 jeunes filles. Touché par cette campagne de slut-shaming (humiliation publique visant la sexualité réelle ou supposée des femmes), l’établissement a rejoint l’initiative, et des interventions sont prévues pour échanger avec les élèves.
Le coup de cœur de Charlotte Polifonte dans le projet ? Commentonsaime.fr, une plateforme d’écoute gratuite proposée par l’association, qui fournit des informations sur les relations saines, la vie de couple, la sexualité et le consentement. « Je vois tellement de dingueries chez les jeunes », se désole la chercheuse, basée à Pointe-à-Pitre, capitale économique de la Guadeloupe, une ville confrontée à des réalités sociales complexes. Et de poursuivre : « Quand on vient d’une famille dysfonctionnelle, on n’a pas toujours les bons outils pour s’extraire d’une situation alarmante. »
Sugar daddy et silence sur l’inceste dans les îles du Nord
Aux Antilles, tout semble fait pour décourager les femmes de prendre la parole. Ostracisme des militantes, biais intériorisés, comportements excusés au nom des habitudes culturelles… La créatrice de contenus pointe aussi une banalisation des violences faites aux femmes et de la prostitution. Une réalité partagée par les associations martiniquaises, qui recensent des problématiques similaires.
Dans les îles du Nord, le silence autour de l’inceste pèse à Saint-Barthélemy, où la petite taille du territoire et les liens de parenté au sein de la population ne facilitent pas la dénonciation.
À Saint-Martin, une œuvre met en lumière le phénomène du sugar daddy (un homme fortuné qui offre de l’argent, des cadeaux ou un train de vie confortable à une personne plus jeune en échange de sa compagnie, accompagnée de relations sexuelles dans la plupart des cas).
Ces relations transactionnelles interrogent la précarité des femmes concernées, leur estime de soi et le regard porté sur elles. « C’est le piège du patriarcat : c’est valorisé parce qu’elles sont perçues comme vénales et gagnantes de la situation, mais, à n’importe quel moment, cela se retourne contre elles », prévient Ynaée Benaben. Faute de clés de lecture, ces mécanismes de domination restent parfois difficiles à identifier.
Le colorisme au cœur du Musée national du patriarcat
L’espace consacré à la roue des privilèges met notamment en lumière le colorisme (une forme de discrimination et de hiérarchisation sociale fondée sur la teinte de la peau au sein d’une même communauté ou entre groupes racisés), profondément ancré dans les dynamiques sociales.
« En Guadeloupe, la couleur de la peau et la texture des cheveux sont souvent les premiers diplômes. Elles peuvent peser sur l’accès à l’emploi et sur le niveau de salaire », dénonce Patricia Braflan-Trobo, autrice et consultante en ethnomanagement (management d’une organisation ou d’une équipe en fonction des spécificités culturelles et ethniques de ses membres).
Pour cette spécialiste des relations sociales, du féminisme et du management en Guadeloupe, le colorisme traverse toutes les sociétés post-esclavagistes. Héritage de plusieurs siècles de domination et conséquence d’un racisme intériorisé, il conduit parfois les femmes elles-mêmes à élaborer des stratégies pour avoir des enfants à la peau claire et aux cheveux bouclés, considérés comme « sauvés » des discriminations.
Ces discriminations se manifestent aussi dans la manière dont les femmes sont désirées et sexualisées. Charlotte Polifonte évoque « l’exotisation et la consommation des corps des femmes de Saint-Domingue » installées en Guadeloupe, associées à des stéréotypes qui les érigent en bonnes amantes, plus douces et plus jolies que les femmes noires.
Cette hiérarchisation des apparences a également des conséquences économiques, jusque dans le travail du sexe. « Plus claire, elle peut gagner mieux sa vie qu’une autre d’origine haïtienne plus jeune, et ce, juste à cause de son phénotype », souligne la militante.
Construire d’autres modèles de masculinité aux Antilles grâce au Musée national du patriarcat en Guadeloupe
Toutes ces situations, aussi malheureuses soient-elles, sont autant d’occasions d’ouvrir la discussion, de se déconstruire et de se libérer des stigmates du patriarcat. Car ses effets ne se limitent pas aux femmes.
Les injonctions à la virilité enferment aussi les hommes. Les excès de virilisme se traduisent par une surreprésentation des hommes en prison et dans les accidents de la route, jusqu’aux féminicides. « Il devient urgent de présenter un nouveau modèle de masculinité, plus sain et plus épanouissant », insiste Patricia Braflan-Trobo.
Cette réflexion rejoint celle de Charlotte Polifonte, qui rappelle que ce changement passe aussi par un cheminement à la fois personnel et collectif, qui demande du temps, de la thérapie, de la réflexion, des ajustements et des lectures. « Je suis consciente que tout le monde n’a pas ce privilège », nuance-t-elle.
Où en est le féminisme guadeloupéen… de Gerty Archimède au musée du patriarcat ?
Où en est le féminisme en Guadeloupe ? La réponse est en demi-teinte. De Gerty Archimède à aujourd’hui, les Guadeloupéennes ont toujours été engagées dans la vie économique et politique. « Mais il manque encore un travail de théorisation de la particularité du féminisme guadeloupéen », reconnaît Patricia Braflan-Trobo.
Très présente sur les réseaux sociaux, Charlotte Polifonte décrit, elle, un « féminisme un peu sourd », qui s’exprime par une volonté d’élévation sociale, loin des mots et des grands discours. Il se manifeste dans le travail de la terre et l’agrotransformation (la transformation des produits agricoles), des activités souvent portées par des femmes.
Ce changement de paradigme se traduit aussi dans les pratiques culturelles, notamment au carnaval. De plus en plus de femmes jouent du tambour et intègrent des groupes de gwoka féminins.
Elles se réapproprient ainsi des pratiques longtemps associées aux hommes de mauvaise vie, dits « vieux nègres », et aux « femmes aux mœurs légères », et investissent des espaces dont elles ont été écartées. Autant de façons de bousculer les normes héritées et d’ouvrir le champ des possibles. Une ambition commune au Musée national du patriarcat, qui nous invite à imaginer un monde plus égalitaire, et ce, bien avant 2135.